HistoBook avait mis en ligne il y a quelques semaines, une lettre « inédite » de Diderot. Suite à cet article, M. Melançon, historien québécois, avait rédigé sur son blog une analyse très détaillée à propos de ce document, dans laquelle il affirmait que ce texte avait déjà été publié mais adressé à Théodore Tronchin (célèbre médecin suisse de l’époque, dont Voltaire a été le patient) et non à M. Deluc, laissant ainsi en suspens la question « inédit ou pas » ? HistoBook a mené l’enquête.
Tout d’abord, il faut préciser l’origine du document publié sur HistoBook. Il provient d’une collection suisse réunissant des copies de lettres de Jean-Jacques Rousseau et d’autres lettres originales de personnalités suisses de l’époque dont – je vous le donne en mille – Théodore Tronchin : élément plus que troublant ! De plus, l’ensemble de cette collection a été expertisée à la bibliothèque cantonale de Neuchâtel dans les années 20, soit dans la première moitié du XXème siècle. La lettre de Diderot a alors été authentifiée originale et inédite. C’est la raison pour laquelle je me suis permis de la publier en tant que telle, la collection ayant été transmise au sein de la famille de son propriétaire dans la plus grande confidentialité.
Pourtant, après vérification à la Bibliothèque Sainte Geneviève, et à quelques détails et erreurs dans ma transcription près, le texte de cette lettre adressée à M. Tronchin – et non à M. Deluc comme sur l’exemplaire d’HistoBook – se retrouve dans les ouvrages suivants :
Ainsi cette lettre semble avoir été publiée pour la première fois dans la deuxième moitié du XXème siècle, après l’expertise « inédit » de la bibliothèque cantonale de Neuchâtel à propos de l’exemplaire publié sur HistoBook. Tout ceci reste donc logique et on peut aisément penser qu’il existe deux exemplaires de la lettre. Diderot a-t-il envoyé deux lettres identiques à deux destinataires différents ? L’une d’entre elles est-elle la copie de l’autre ? J’entends bien sûr par « copie » la photocopie de l’époque réalisée par un copiste…
Il n’y avait qu’un moyen de le vérifier : contacter la Bibliothèque de Genève.
Voici donc, avec l’aimable autorisation de la Bibliothèque de Genève, le document qui y est conservé.
(Cliquez sur les photos pour les voir en plein écran)
Observation immédiate : l’écriture est complètement différente de celle publiée sur HistoBook (cliquer ci-dessous).
J’en conclus que l’exemplaire de Histobook est une copie, à laquelle le petit-fils de Deluc a attribué par erreur son grand-père comme destinataire. Un lecteur avait commenté sur la page Facebook « J’apprécie la valeur historique de ce document, mais aussi la perfection de l’écriture. » Cette écriture parfaite est justement la qualité principale du métier de copiste au XIXème siècle !
L’affaire semble donc résolue… Mais que penser du reste de la collection d’où a été tiré le document publié par HistoBook ? La bibliothèque cantonale de Neuchâtel se serait-elle également trompée sur les autres documents ? La réponse est négative et elle s’obtient en comparant une lettre de Théodore Tronchin provenant de cette collection avec une lettre originale de Théodore Tronchin conservée à la BGe (ci-dessous). L’écriture est très caractéristique…
Lettre de Tronchin à d’Alembert à propos de l’article « Genève », 1757 (BGe)
Le 28 décembre 1757,
Permettez, Monsieur, à un citoyen qui connait la bonté de votre coeur, la droiture de votre âme, votre crédit dans l’empire des Lettres, et votre amitié pour la patrie, la liberté qu’il prend de verser dans votre sein la peine que nous fait ce que vous dites de notre foi dans l’Encyclopédie. S’il s’agissait, Monsieur, d’une vérité historique, je ne vous importunerais pas. Mais c’est du christianisme dont il est question, et avec les meilleures intentions, car il n’est pas possible que vous en ayez de mauvaises, vous nous en fermez la porte. L’effet de ce que vous dites est trop à craindre, pour que nous puissions l’attendre avec indifférence. C’est bien ici, Monsieur, que nous devons dire, aconita non bibuntur fictilibus, le ? est d’or, il est enrichi de pierreries, car qui fait plus de ças que nous de l’Encyclopédie, et des auteurs qui y travaillent. Nous jugeons, Monsieur, et la règle est bien sure, par l’ascendant qu’ils ont sur nous, de celui qu’ils doivent avoir sur tous les lecteurs en général. L’attention de la réflexion que notre état physique et moral nous permet, et que rien ne trouble, ont mis dans les mains de chaque citoyen la misère (?) des effets de ce que vous dites de nous. Ils nous effraient, Monsieur, pardonnez cette effroi à une petite République dont le repos, le bonheur, peut-être même l’existence, est incompatible avec la haine ou avec le mépris publié, et qui connait mieux que vous, Monsieur, l’influence de la Religion en général, et du christianisme en particulier sur la confiance, l’estime et la bienveillance publique. Vous dites pourtant que nous ne sommes pas chrétiens, et que pouvez-vous nous reprocher de plus grave. Cette accusation nous rend odieux à ceux à qui nous sommes réunis. Vous nous aimez pourtant, Monsieur, j’en appelle aux éloges dont vous daignez nous combler, vous avez bien voulu nous en donner les assurances les plus obligeantes, lorsque vous étiez ici, vos intentions sont trop pures, vous ne voulez point nous faire de mal. Si la République des Abeilles mérite autant l’attention du sage que les plus grands impies, vous ne seriez pas insensible à notre peine. Il s’agit, Monsieur, d’une tache que vous pouvez effacer, vous n’y perdrez rien, et nous y gagnerons beaucoup. Quelques lignes de votre main bienfaisante dictées par votre belle amie nous rendront le repos que vous nous avez ôté, rempliront nos coeurs de reconnaissance et de respect, Monsieur, que nous vous avions voués.
Tronchin.
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Remerciements chaleureux à M. Benoît Melançon pour son article et à la Bibliothèque de Genève pour m’avoir autorisé à publier leurs documents sur HistoBook.fr.
Références pour cet article :
Diderot, Denis, Correspondance, Paris, Éditions de Minuit, 1955-1970, 16 vol. Éditée par Georges Roth, puis par Jean Varloot.
Diderot, Denis, Œuvres. Tome V. Correspondance, Paris, Robert Laffont, coll. «Bouquins», 1997, xxi/1468 p. Édition établie par Laurent Versini.
Tronchin, Théodore. L.a.s. à d’Alembert. – S.l., 28 décembre 1757 – Bibliothèque de Genève, D.O. autogr. 47/1
Diderot, [Denis]. Lettre à [Théodore Tronchin], Paris, 30 décembre 1757. Orig. a. s., 2f. - Bibliothèque de Genève, Arch. Tronchin 167, f. 325-328













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[...] Un nouvel article du site HistoBook revient sur cette lettre le 12 décembre 2011. [...]
[...] Mise à jour 2 : Le résultat de l’enquête est ici. [...]
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