MAJ [Inédit] Diderot répond à un lecteur mécontent de l’Encyclopédie, 1757

Mise à jour : le présent document a fait l’objet d’une analyse de la part de M. Benoît Melançon. Je vous invite à la lire. L’enquête est ouverte : à suivre, donc !

Mise à jour 2 : Le résultat de l’enquête est ici.

HistoBook est fier de mettre en ligne cette lettre inédite écrite de la main-même de Diderot ! Après 5 mois d’existence, vous êtes plus de 5000 à suivre le blog via la page Facebook, il était temps de passer aux choses sérieuses.

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1. Le contexte

On retrouve deux écritures sur ce document. Il y a celle de Diderot, bien sûr, mais aussi celle du petit-fils du destinataire, qui a rajouté quelques commentaires. Il a sans doute retrouvé cette lettre bien plus tard et s’est chargé de la remettre dans son contexte. Dans la transcription que je vous propose, ses commentaires sont en italique gras, tandis que l’écriture de Diderot est en italique simple.

Diderot répond à un lecteur de Genève, visiblement très mécontent de l’article qui concerne sa ville.

A noter que l’article « Genève », écrit par d’Alembert et publié dans l’Encyclopédie en 1757, est aussi un sujet de dispute avec Rousseau, lui-même citoyen de cette ville. Il sera à l’origine de la « Lettre à d’Alembert sur les spectacles » (1758). Plus d’infos ici.

« Lettre de Diderot à mon grand-père du 30 décembre 1757 »

« La phrase de l’article Genève dans l’Encyclopédie qui aura déplu à mon grand-père, doit être celle-ci :

‘ Pour tout dire en un mot, plusieurs pasteurs de Genève n’ont d’autre religion qu’un socinianisme parfait, rejetant tout ce qu’on appelle mystères et s’imaginant que le premier principe d’une religion véritable, est de ne rien proposer à croire qui heurte la raison : aussi quand on les presse sur la nécessité de la révélation, ce dogme si essentiel du Christianisme, plusieurs y substituent le terme d’utilité, qui leur parait plus doux. ‘

‘ A Genève, la religion y est presque réduite à l’adoration d’un seul Dieu, du moins chez presque tout ce qui n’est pas peuple : le respect pour J. C. et pour les Ecritures, sont peut-être la seule chose qui distingue d’un pur déisme le christianisme de Genève. ‘

D’Alembert, autour de l’article Genève, avait parfaitement raison, et faisait ainsi l’éloge du Clergé et du peuple Génevois, car tout homme sensé et instruit doit penser comme eux ; c’est donc à tort que mon grand-père blâmait l’article. »

Si vous voulez lire l’article entier sur Genève, je vous invite à suivre ce lien.

2. Le texte de Diderot

(Cliquez sur les photos pour les voir en plein écran)

« Je sens, Monsieur, tout le prix de votre amitié ; Je suis flatté de vos éloges ; Ce sont ceux d’un homme de premier mérite, et ce qui me les rend encore plus doux, ce sont ceux d’un homme de bien, mais je serais véritablement affligé de vos reproches, si je les méritais. Je n’ai aucune part à l’article Genève. Je n’y entre complètement rien, ni comme auteur, ni comme éditeur. L’expérience m’a appris à être circonspect, surtout lorsque les imputations sont générales ; n’y eut-il qu’un seul particulier d’offensé, de la multitude de ceux qu’on accuse, il a le droit de réclamer, et celui d’obtenir une satisfaction. Je me soumettrais volontiers à celle que vos Concitoyens exigeraient de moi, si j’étais coupable, ou même si ne l’étant pas, ils pouvaient s’en contenter. Nous sommes, Monsieur d’Alembert et moi, coéditeurs de l’Encyclopédie. Nous avons en cette qualité quelque autorité sur les ouvrages des autres, aucune de réciproque sur les nôtres. Tout ce que nous nous permettons se réduit à de simples représentations. Cela fait, l’article reste au gré de celui qui l’a composé. Son nom mis à la fin lui assure la louange qu’il a méritée, ou le blâme qu’il a bien voulu encourir. L’article Genève est dans ce cas, puisque je ne suis point pour moitié dans ce que vous y trouvez de répréhensible et de faux. Je ne puis être pour moitié dans ce que vous trouverez d’obligeant et de vrai. Mais, Monsieur, comment est-il arrivé à Monsieur d’Alembert, qui ne cesse depuis son voyage à Genève de louer les moeurs, le Gouvernement, l’affabilité, les connaissances des habitants de cette ville libre et heureuse, de leur avoir déplu. »

 « Sa faute est une inadvertance, j’en suis sûr, au lien que le bien qu’il dit de vos Concitoyens est senti. J’espère que des hommes aussi équitables dans leurs jugements, aussi modérés dans leurs procédés, auront égard à cette différence, et n’attacheront pas une idée défavorable, un sens odieux à un mot inconsidéré. Pour moi, Monsieur qui en croit toujours des gens d’honneur sur leur parole ; puis que vos ministres que je respecte à ce titre et à beaucoup d’autres, s’élèvent contre les sentiments qui leur ont été imputés. Je déclare à toute la terre qu’ils ne les ont pas, et que je le crois, vous verrez, je crois, dans cet aveu combien je serais prompt à réparer mes torts, si j’en avais. Je serais bien fâché de m’être mis dans le cas de le devoir à vos Concitoyens, mais je serais fort heureux s’il pouvait les satisfaire. Je me serais acquitté envers mon Collègue, et je l’aurais acquitté envers eux. Quoiqu’il en soit, j’aurais toujours eu une occasion de leur marquer mon estime et mon respect, et de vous témoigner le retour des sentiments dont vous m’honorez.

Je suis très parfaitement, Monsieur, votre très humble et obéissant serviteur.

Diderot.
A Paris ce 30 décembre 1757. »

« Je suppose que cette lettre a été adressée à mon grand-père Jacques François De Luc. »

Ce document provient de la collection Claude Roulet. Merci de mentionner histobook.fr en cas de publication.

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