Un couple de Boulogne-sur-mer dresse le bilan de l’occupation, 1945

Il y a beaucoup d’éléments dans ce superbe témoignage de la seconde guerre mondiale : n’hésitez pas à le commenter !

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Mrs. S. Ross
1272 Stratford Road
Birmingham 28
England

Boulogne-sur-mer, 7 février 1945

Ma chère Gabrielle
Mon cher George,

Décidément la semaine débute bien. Le rythme de l’avance russe ne se ralentit pas tandis que les armées anglo-américaines, après avoir résorbé la poche des Ardennes, poussent hardiment en direction de la ligne Siegfried, appuyées en Alsace par la 1ère armée française. Et en même temps que nous apprenons ces bonnes, ces excellentes nouvelles, nous parviennent votre longue et affectueuse lettre du 22 janvier et une lettre de Georgie datée du 23 janvier. Il est inutile, je crois, de vous dépeindre la joie que nous ont causée ces deux correspondances.

Si vous le permettez, je ferai d’abord un sort à la lettre de Georgie. Il nous dit qu’il a débarqué en Normandie « on D’day », et qu’il a été légèrement blessé, au cours des combats que les héroïques Anglais et Canadiens ont du engager pour vaincre la résistance boche. Il ajoute qu’il est maintenant tout-à-fait en bonne santé, et qu’il sera bientôt papa. Georgie nous confirme qu’il espérait en effet pouvoir venir quelques heures à Boulogne, mais qu’au dernier moment, il a été dans l’obligation de renoncer à ce déplacement. Nous le regrettons d’autant plus vivement qu’il y a de longues années que nous n’avons eu la joie de le voir. Enfin, nous espérons que ce n’est que partie remise. Pour le moment, il est sans doute près de vous, puisque vous l’attendiez à la fin du mois de janvier. Et le bébé est-il arrivé ? Nous l’espérons vivement. Nous supposons que votre prochaine lettre nous en apportera la confirmation en même temps qu’elle nous donnera de bonnes nouvelles de la jeune maman.

Nous vous remercions de votre lettre, toujours aussi affectueuse que les précédentes. Mais il ne faut pas, ma chère Gabrielle, vous inquiéter outre mesure sur notre sort. Certes, pour le moment, le ravitaillement laisse terriblement à désirer, mais une grande partie de la population est logée à la même enseigne que nous. Durant l’occupation boche, nous avons connu de dures restrictions, mais on arrivait encore à trouver – à quel prix et… au prix de quelles difficultés ? – quelques suppléments au menu quotidien. Mais les destructions des moyens de communication qui ont précédé notre libération, et qui l’ont d’ailleurs grandement facilitée, et les rafles que les Allemands ont effectuées avant leur retraite, ont fait disparaître ou ont tout au moins réduit considérablement le « marché noir ».

Depuis plusieurs semaines, notre ration de viande est de 75 grammes par personne et par semaine ; la ration de beurre est de 100 grammes par mois, bref, les rations réglementaires sont à peine suffisantes pour assurer l’existence. Evidemment, cela ira mieux dans quelques temps, mais actuellement tout fait défaut. Pas de pommes de terre, peu de charbon, pas de lessive, pas de savon, pas de tissus, enfin nous sommes comme toutes les populations qui ont gémi quatre ans sous la botte hitlérienne, à peu près démunis de tout.

Mais enfin, je tiens à insister sur ce point pour calmer cotre affectueuse anxiété, grâce à l’ingéniosité de Mary, nous sommes parmi les privilégiés, c’est-à-dire parmi ceux qui mangent convenablement. Certes l’excellent lance / corporal Ord, qui était souvent à la cuisine quand nous soupions, pouvait trouver maigre notre repas du soir, qui se compose généralement d’un potage, de pommes de terre, de pain, d’une pomme cuite et d’une tasse de mauvais malt. Mais en période de guerre il faut savoir se contenter de peu ; l’essentiel, c’est d’être débarrassé des Boches. D’ailleurs, Mary réussit encore à nous confectionner un petit dessert le dimanche. Vous a-t-elle dit que pour Noël, elle avait fait un Christmas Pudding dans lequel manquaient le ????, les fruits confits, les raisins et beaucoup d’autres ingrédients encore, et qui pourtant nous a paru excellent !

Vous êtes donc rassurés sur notre sort. Soyez le également en ce qui concerne l’argent. J’occupe toujours les fonctions de directeur des transports à la maison Mory. Lors de l’occupation allemande, ma principale affaire : transit des marchandises entre l’Angleterre et la France, a naturellement été frappée de mort ; toutefois, j’ai pu maintenir une partie de l’activité de mon service en développant les transports routiers et par fer entre Boulogne et Paris et la province. J’ai donc pu assurer de façon convenable l’existence de ma chère Mary, et de ma mère, et veiller également – de concert avec Marcel et Camille – à ce que ma belle-mère ne manque de rien à Hucqueliers.

Je n’en ai pas moins été profondément touché de votre affectueuse et délicate attention. Croyez moi, du point de vue pécuniaire, tout va bien. Mais nous aurions du vous remercier plus tôt de la sollicitude que vous aviez témoignée en mai 1940, en nous adressant £5, qui nous sont bien parvenues dans le petit village de la Loire Inférieure, où nous nous étions réfugiés. Nous n’avons pas eu à les utiliser, car j’avais pu emporter quelques milliers de frs. qui nous ont permis de tenir jusqu’à notre retour en août 1940.

Durant les quatre années de l’occupation, les £5, ainsi que votre lettre d’envoi, et la photographie de Reggie sont demeurées cachés dans le sommier de notre lit. Il fallait en effet se méfier des Boches qui sous le moindre prétexte se livraient à des perquisitions minutieuses dans les maisons. Nous ne pouvons vous restituer cet argent par lettre ; pouvons-nous le remettre à Georgie lorsque nous aurons sa visite ? Nous espérons que ces billets ne sont pas démonétisés.

Vous voulez bien nous dire que vous avez hâte de nous revoir. Croyez bien que nous éprouvons la même hâte. Ce sera pour nous une grande, une très grande joie. Vous resterez chez nous aussi longtemps que vous le voudrez, et Mary, croyez le, se « débrouillera » pour que vous ne mouriez pas de faim. C’est sûrement avec émotion que vous retrouverez Boulogne, si terriblement éprouvée par les quatre années de guerre. C’est la ville de France qui a connu le plus de bombardements aériens. Ceux de mai et du 15 juin 1944 ont été effroyables. Des rues entières ont été détruites par les torpilles et les bombes incendiaires. Et les combats qui ont précédé notre délivrance ont considérablement augmenté les ruines. Aux cimetières, qu’il s’agisse de celui de l’Est, de celui de Capécure ou de celui de St Pierre, les tombes des victimes des raids sont nombreuses. Certes, nous avons payé notre lourd tribut à la guerre, mais la plupart des Boulonnais, tout en pleurant les morts, n’en sont pas moins demeurés anglophiles, et les Boches le savaient bien. Avec quelle peine nous suivions des yeux en septembre et en octobre 1940 les formations aériennes allemandes qui allaient pilonner Londres, Coventry, Birmingham. Mais la vieille Angleterre, alors que tout croulait autour d’elle, a splendidement résisté, et c’est en grande partie grâce à son indomptable courage que nous sommes libres. Et c’est en toute sincérité que nous crions : « England for ever ! ».

A peine étions-nous libérés que nos amis anglais ont déblayé nos rues qu’encombraient les ruines, réparé les égouts, et remis le port en état. Certes, il faudra des années pour refaire Boulogne mais déjà la vie reprend. Notre population qui, de 50 000 habitants était, au moment du siège, tombée à quelques milles seulement, compte aujourd’hui 18 000 rationnaires. Les autorités militaires anglaises vont restituer le port à l’activité civile, et bientôt, je l’espère, le transit avec l’Angleterre reprendra. Au début, les affaires iront lentement, car les Allemands ont fait sauter une grande partie des quais et détruit les grues et la plupart des installations portuaires.

Nous sommes heureux de vous savoir en bonne santé, et de constater que votre moral est excellent.

Jusqu’à présent, tout a bien été pour Georgie et Reggie, et nous sommes persuadés que l’un et l’autre sortiront sains et saufs de la guerre. Certes, avant d’avoir reçu votre première lettre, nous n’étions pas sans inquiétude sur leur sort, mais nous sommes maintenant complètement rassurés. Lorsque vous écrirez à Reggie, vous voudrez bien lui adresser mes plus affectueux souvenirs.

Je vous parlais plus haut du lance / corporal Ord. Ainsi que nous le disons en Français, c’est un « brave type », mais son éducation a été quelque peu négligée. Il a commencé sa carrière militaire à l’âge de 12 ans, et depuis a vécu parmi les soldats. Sans être incorrect, il est »familier », et ne manque pas d’un certain humour. Il appartenait à la 8ème armée, celle du maréchal Montgomery, et c’est avec peine qu’il a quitté Boulogne. Nous avons reçu depuis son départ une lettre, à laquelle nous avons répondu. Bien entendu, ainsi qu’à vous, il nous a envoyé beaucoup de ++++ !

Jeannette est depuis Noël à Beaucaire. Camille avait été la prendre au collège de Nevers à Noël, mais au cours du voyage, il a pris froid et a du s’aliter quelques jours ; de telle sorte qu’il n’a pu ramener Jeannette à Nevers à la fin du congé de Noël. Il s’est décider à la conserver chez lui. Evidemment, cette solution enchante d’autant plus Jeannette qu’elle s’ennuyait beaucoup en internat, et qu’elle vit maintenant en famille et avec sa petite cousine Annie. Mary ira les prendre toutes les deux à Beaucaire vers Pâques.

Je vais céder la plume à Mary, en m’excusant d’avoir été si bavard, mais j’ai pris un tel plaisir à vous écrire que vous me pardonnerez volontiers.

Croyez je vous prie, ma chère Gabrielle et mon cher George, à mes plus affectueuses amitiés, ainsi que Georgie et Reggie.

J. Murat.

 

Ma chère Gaby,

Ta lettre m’a causé un vrai plaisir ainsi que celle de Georgie arrivée la veille. Si les courriers sont lents, tout au moins parviennent-ils tout de même à destination. Georgie, dont la lettre date du 23, me repète sur lui-même ce que tu m’en avais déjà dit.

Il semble encore regretter de ne plus être avec ses « boys » au front mais il a fait sa part et doit maintenant se contenter d’aider son pays par un travail tout autre. il a eu la gentillesse d’ajouter une petite photo qui nous a permis de retrouver ses traits sympathiques. Toutefois, je trouve qu’il a l’air fatigué. Le rude effort, des mois qui suivirent l’ « invasion on D day » l’a marqué de son empreinte. Pour tous les vaillants combattants, il faut souhaiter une fin prochaine de cette horrible guerre, ainsi ils pourront retrouver dans une vie calme et paisible le goût de vivre et un repos bien gagné.

Ma chère Gaby, ne te tourmente pas pour nous et mange en paix les repas que tu peux préparer. Notre sort est le même que celui de beaucoup d’autres et sans doute bientôt cela ira mieux. Nous manquons vraiment de beaucoup de choses mais nous arrivons à force d’ingéniosité à tirer parti de tout et à subsister. Quand après 4 ans, certain manteau gris devient vraiment par trop élimé, on le retourne et on en a un neuf en écossais gris, un peu léger peut-être, mais encore très présentable. Un autre plus vieux a servi à faire à tous les membres de la famille de confortables pantoufles bien plus solides que ce qu’on peut obtenir dans le commerce.

Les dessous ne sauraient plus être appelés « capiteux », aussi les épouses qui ont des maris volages peuvent-elles dormir sur leurs deux oreilles, ces messieurs ne sauraient exhiber leur tenue d’arlequin. Où sont les pyjamas de soie d’antan ? Plaisanterie à part, nous serons heureux de retrouver un jour quelques mètres de flanelle et du bon savon pour les laver. Merci, Gaby, pour ton intention de nous envoyer de l’argent, je te reconnais bien là. Mais j’ai toujours là tes 5 livres non dépensées et cherche depuis la libération un moyen de te les retourner. Le plus simple sera de les remettre à Georgie quand il viendra nous voir mais je n’oublierai jamais ton généreux geste si spontané à notre égard en 1940 quand nous avions tant de peine.

Oui, Gaby, nous aurions certainement trouvé un grand réconfort auprès de vous et notre vie aurait été plus facile mais il me semble que notre devoir était de rester dans notre pays envahi et de souffrir avec les nôtres pour mériter notre libération. C’est chose faite maintenant et nous devons reprendre courage et travailler ferme pour mériter la paix. Les horribles Boches qui ont martyrisé tant d’hommes et de femmes, leur crevant les yeux, leur arrachant les ongles, les mutilant, les enterrant vivants étaient bien de la même race que ceux de 1914. Ils ont massacré en France des villages entier, ces brutes-là !

Un mot de Mère aujourd’hui m’annonce qu’après avoir été couchée plusieurs semaines, elle se lève à nouveau. Elle a du mal à écrire mais certainement un de ces jours, elle t’enverra quelques lignes, prends patience Gaby.

Jeanne retravaille chez Davignon. M. Davignon, seul rescapé de la camionnette est un sujet d’épouvante à voir. Sa femme et sa fillette ont été brûlées vives dans une camionnette incendiée par des plaques de phosphore ; quelle tragédie pour ce pauvre homme. Jeanne dit qu’il ressemble à un lapin écorché. Il n’a plus de paupières, ni cils, ni cheveux ; on lui fait des greffes pour lui refaire un visage humain.

André Mézier retravaille, sa clavicule est ressoudée. Il fait toujours bon ménage avec Jeanne qui le gâte beaucoup.

Ma tante Odèle est toujours à Campagne-lès-Hesdin mais doit revenir bientôt. Je me demande comment elle pourra habiter dans sa maison sinistrée partiellement. Fernand Lemor est à Boulogne. Sa mère est décédée en janvier. Il ne lui reste que sa fille et ses petits enfants et sa soeur. Il a été durement éprouvé. Fernand a été victime d’un Boche lui aussi et sa mère n’a pas pu supporter son malheur. C’est bien triste ! La maison qu’ils avaient fait bâtir n’a rien.

Je te quitte chère Gaby en t’embrassant bien affectueusement ainsi que George et souhaite pour vous deux le retour définitif de Georgie et Reggie. Je me demande bien si Georgie a eu le fils désiré. Comment va sa femme ? Et le bébé ?

Bons baisers, chère Gaby.

Mary.

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