Lettres de Larrey, chirurgien de Napoléon : #2, 1797

La seconde lettre de Larrey a été très délicate à transcrire. En effet, le copiste étant anglosaxon, ce document contient d’innombrables fautes d’orthographe, de copie et de ponctuation (quasiment aucun point…). Je compte sur vous pour repérer d’éventuelles erreurs et apporter des précisions sur le contexte et les personnalités citées.

Le contenu est par contre particulièrement riche. Larrey y parle aussi bien de l’organisation des hôpitaux de campagne que de sa famille.

On remarque que l’expression « tomber dans le panneau » se dit à l’époque « donner dans le panneau » !

Larrey D.J. Officier de santé en chef de l’Armée d’Italie

Milan, 28 Thermidor, an V
15 août 1797

A son épouse.

J’arrive de Modène et de Mentone où j’ai été envoyé pour visiter les hôpitaux. J’ai trouvé chez le commissaire général ta lettre du 10 et une de mon beau-frère Benoît et ma soeur où ils me parlent de toi avec le plus grand intérêt. Ils désireraient te voir plus souvent chez eux. Va les voir quelques fois, cela te fera du bien et conservera l’amitié qui règne maintenant parmi vous.

Ta lettre, ma bonne amie, m’a délassé, par le plaisir qu’elle m’a fait des fatigues de ce dernier voyage. Depuis huit jours je n’ai cessé de courir la porte nuit et jour. On t’a mal instruite, ma bonne amie, sur les fortunes qu’on peut faire dans ce pays. Il est vrai qu’il y a une classe de gens qui osent impunément s’enrichir aux dépens de la République, du moins ils l’ont fait jusqu’à présent et il y en a beaucoup qui ont des fortunes immenses, mais depuis l’arrivée du commissaire général les fripons n’ont pas beau jeu, depuis quelques temps surtout il les poursuit avec rigueur, et j’espère qu’il ne sera quelque exempte qu’ils y viennent maintenant, les yeux d’Argus sont là, de l’ordre et de la discipline. Cette classe d’honnêtes gens se trouvent dans les vivres et fourrages, mais que peuvent les officiers de santé, surtout en ce moment ? Spéculer sur de la charpie quelques emplâtres… plusieurs aussi se sont enrichis, mais par quels moyens, si tu savais, et pendant les premiers moments jamais, chère amie, de tels procédés ne pétrirent l’âme de ton époux. Comment penses-tu (du grand au petit) dire qu’en par exemple ayant l’ordre d’établir un hôpital dans le local le plus favorable d’un endroit où un ou plusieurs couvents sont les seuls favorables pour ces sortes d’établissements, loin de le faire, recevant de ces couvents les quatre ou cinq cents Ducas, j’irai placer mes malades dans la maison d’un émigré (abandonnée) où ils seront entassés les uns sur les autres, privés des commodités sacrés qu’offre le couvent, telle maison dévastée, et puis les suites fâcheuses et même mortelles qui résultent de l’encombrement. Il est vrai qu’ici avant mon arrivée le mot d’humanité était proscrit, elle était reléguée dans des recoins affreux, privée de toute espèce de secours au champ de bataille. Il ne faut point en parler, mais dans les hôpitaux comment y étaient-ils les braves guerriers, les malheureux toujours dévoués à leur pays ! Personne ne pourra mieux te le dire que le brave et honnête Villemenzy qui les visita avec moi lors de mon arrivée ! Dispense moi de t’en faire le tableau, ton coeur humain en serait révolté et tes larmes couleraient. Le souvenir seul m’afflige. Hé ! Grand Dieu, si je pouvais te dire les braves gens sont bien maintenant ! Ils sont mieux, mais il faut à chaque instant faire des visites sévères pour exciter le zèle et corriger les abus, te dirais-je maintenant quelles étaient les causes de cette inhumanité ? Les mêmes qui donnent de la fortune… Non, ma bonne amie, je mourrai plutôt de faim et si je t’apporte quelqu’argent, reçois le avec confiance, il sera le fruit de mes épargnes et de mes privations, je puis en faire mais j’en fais plus que tu ne penses, et si on exécute les lois, j’aurai, comme tu dis, six cents Livres par mois, tu penses bien que les 25 Louis te reviendront en grande partie. Si tu les économises, tu pourras bien monter ton ménage, et si l’on rappelle l’arriéré, il m’est de plus de cinquante Louis. Mais ici, comme partout maintenant, les finances sont épuisées et nous avons peine à être payés de nos appointements ordinaires. Cependant, je puis faire quelques économies, parce que la nourriture, objet essentiel, ne me coûte rien. Sous peu de jours et avant de repartir je t’enverrai quelques Louis. Ne me parle plus de fortune, elle viendra quand elle pourra, une grande consolation pour nous ce que nous aurons toujours, j’espère, des moyens pour vivre et les circonstances ne seront pas toujours malheureuses. D’ailleurs, il ne faut jamais compter que sur son industrie ou son travail. De ton côté, fais tout ce que tu pourras pour alléger mon fardeau, une amitié pure et constante, du soin et du zèle pour ta santé, celle de ta petite, et l’ordre de ton ménage : voilà tes fonctions. Crois que de mon côté, je ferai tout pour te plaire… Tu me peines extrêmement, me portant d’une femme qui ne m’occupe pas plus que les autres, je l’ai vue, il est vrai, mais avec autant d’indifférence que si c’eut été pour la première fois, d’ailleurs elle ne m’est rien. Depuis mon arrivée en italie, je n’ai pas eu huit jours de repos, je suis sans cesse en course pour visiter les hôpitaux et les curiosités d’Italie, il me faut faire mes correspondances et mes rapports. Juge si j’ai le temps de m’occuper des femmes qui ne m’intéressent nullement et puis tu sauras qu’ici il n’en est aucune qui n’exige de l’argent ou autre chose et on en est récompensé ensuite loyalement… Voilà où en sont tous ceux qui sont assez ? pour donner dans le panneau. Tous les sacrifices ne me coûtent pas grand chose, j’ai d’autres objets qui me donnent de plaisirs plus réels et plus utiles, le soulagement de malades, le bonheur de mes camarades, pour qui je n’épargne rien, le plaisir de parcourir l’Italie, de bien boire et manger mais toujours sobrement, celui surtout de promener à cheval enfin la société de mon chef Villemenzy, de ses neveux et secrétaires : en voilà plus qu’il n’en faut pour occuper tous mes moments et me rendre heureux. Que ne suis-je l’être auprès de toi ou plus tôt que ne penses-tu partager tous les avantages ! Songe, amie, que quand tu m’as aimé je ne pensais qu’à toi, je ne voyais que par toi et tu fixais tous mes désirs.

Aujourd’hui je te retrouve aimable, rentrée dans la raison, tu me fixes, tu me captives avec autant de force que jamais. Continue et Larrey sera toujours ton digne et fidèle ami.
Ne me parle plus de ton voyage. Reste tranquille à paris, travaille et rétablis ta santé, d’ailleurs je ne sais point ce que je dois devenir. Dans ma dernière lettre, tu verras quelques idées à ce sujet, mais tranquillise toi quoiqu’il en arrive je ne serai jamais exposé. Quant aux fatigues, elles m’engraissent et si j’étais garçon je ne m’arrêterai pas sans avoir parcouru le monde entier s’il était possible mais tu es là, je te vois et ne te quitte point, les voyages sont de petites courses des Champs Elysées.

Je suis fort aise que tu t’amuses et tu aies une société aussi agréable, mais je te le recommande, ma bonne amie, ton coeur est facile et bon, sache le contenir et ne te laisse pas séduire par des apparences trompeuses dont se couvrent les hommes et les femmes pour parvenir à leur but. Tu en as été plusieurs fois victime comme moi, évitons de l’être, en tout cas à la fin les malheurs deviennent insupportables.

J’approuverai avec bien du plaisir les inclinations de ma petite Henriette, mais sont-elles fondées ? Je rends justice à la probité et au rare mérite de Contennau, il est honnête et doux, mais n’a-t-il pas un objet qui le fixe chez lui ? Son père qui l’attend ne le lui conserve-t-il pas ? Ce sont des réflexions qu’il faut faire peut-être car je serai fâché que cette pauvre malheureuse eut encore de nouveaux regrets et de nouvelles peines pour quelqu’un qui n’a pas la ferme résolution de surmonter les obstacles. Tu dois y croire, chère amie, toi seule pourra reconnaître la vérité ! Pour moi, tu penses combien je désire qu’elle soit heureuse et elle le serait sans doute avec le jeune homme mais elle ne l’a pas… Engage la à travailler, à lutiner son éducation surtout car tu sais qu’on n’est vu quand on se fait la cour que par le côté le plus favorable, il faut qu’elle sache que, quoique le jeune homme soit riche, son sens que je crois connaître ne serait pas d’avoir une femme pour recevoir uniquement ses caresses, surtout en Province, il faut savoir faire beaucoup de choses ! Mais de quoi je me mêle, me diras-tu ? Sans doute tu en sais plus pour cela mille fois qu’un homme enfin Dieu veuille qu’elle soit heureuse, voilà tout ce que je désire. Je lui pardonne de ne point m’écrire, son amour l’occupe en entier, c’est naturel, cependant je croyais être son véritable ami et après avoir donné les trois quarts de son temps à son amant, on devrait sacrifier un instant pour son frère, son ami, dis lui qu’elle s’oublie et qu’elle se repentira de ne point m’avoir écrit… parce que je ne lui écrirai plus…
J’attends avec impatience la réponse de Madame Emplante (?) que tu m’accuses la réception de mon paquet sur lequel j’ai quelques inquiétudes, Dieu garde qu’il soit perdu, je ne m’en consolerai pas.

Je compte repartir pour faire une autre tournée avec l’ord teur (?) comme je te l’ai dit, sous deux ou trois jours, je l’aurai même attendu à mentons sans Ribes (?) que je voulais voir persuadé qu’il était arrivé à Milan. Pas du tout, je n’en ai pas même d’autres nouvelles que celles que tu m’en donnes, et faut bien que je l’aime pour supporter cette insouciance. Je l’aime trop aussi pour le sacrifier, il est au contraire dans mes principes, un peu trop peut-être, de me sacrifier pour les autres, si je le faisais venir c’était pour son avantage : il aurait vu l’armée et l’Italie sans qu’il lui eut coûté un sou, si j’avais le temps je le prouverai, sa place était conservée, sa santé se serait rétablie car c’est ici que toutes les maladies de cette nature disparaissent sans remède, il aurait joué un rôle, se serait fait avec réputation et si mon amitié compte pour quelque chose, il en aurait eu toutes les faveurs mais enfin il ne veut point venir, je ne le gêne pas, j’approuve tout ce qui lui fera plaisir, mais qu’il ne me demande plus de le faire venir, que cela ne l’empêche pas au moins de m’écrire. Il sait que ses lettres peuvent seules me faire supporter la peine que me cause son absence. Que je suis malheureux, je trouve toujours des coeurs insensibles !
Je compte sur toi, chère Laville, pourvu que tu me restes et la petite Zoé, je me consolerai, mais serait-il possible qu’une Henriette, qu’un Ribes, que j’aime comme mon frère et ma soeur (et plus !) m’oubliassent ! Non je n’en crois rien, leurs lettres se sont égarées sans doute et j’aime à le croire.

Adieu, je suis un peu triste (contre mon ordinaire depuis quelques temps). Je ne sais pourquoi mille idées se présentent à mon esprit et m’affligent. Vous serait-il arrivé quelque chose ? Dans Paris, on nous dit qu’il y a grand bruit. Ecris moi vite et souvent car d’un instant à l’autre, nous recevons de nouvelles plus ou moins alarmantes.

Adieu Minette, je t’embrasse de tout mon coeur et à nos vrais amis.

Ton ami,
D.J. Larrey.

Ô qu’il me tard d’avoir ton petit portrait comme je le baiserai, il ne me quittera plus et on ne me le prendra pas comme l’autre, il n’y a pas de frère qui tienne.
Ecris moi toujours à la même adresse.

Si tu vois ma soeur, dis lui que je vais lui répondre et fais leur mes compliments. Donne moi des nouvelles de notre ami Dubois.

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