Une lectrice étudiante en Histoire médiévale m’a contacté pour me proposer de publier un article sur HistoBook. Le voici.
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Dunois et Jeanne d’Arc, une relation à l’image du mystère de la Pucelle d’Orléans
Par Pauline Bord

Jeanne d’Arc
A l’occasion de cette année, anniversaire de la naissance de Jeanne d’Arc, interrogeons-nous sur la fascination que le personnage suscita. En effet, depuis 600 ans les œuvres sur cette figure de l’Histoire de France ne se comptent plus, pourtant l’attrait pour la Pucelle reste entier. A cela plusieurs raisons. Tout d’abord son histoire, ensuite les différents enjeux qu’elle véhicule, tant de la religion et de la foi, que de la politique et de la construction d’une histoire nationale. Figure de gauche, comme de droite, Jeanne, canonisée en 1920, fascine autant qu’elle révulse. L’attrait du public pour les œuvres que sa vie inspira, que ce soit en littérature ou au cinéma, ne cesse de le démontrer. Pourtant elle reste un personnage bien méconnu, les historiens ne peuvent essentiellement l’étudier que par deux sources ; son procès en condamnation en 1431, puis celui de sa réhabilitation vingt-cinq ans plus tard. Il est donc aisé de comprendre pourquoi la Pucelle suscite tant d’interrogations : on ne connait sur elle que deux documents, l’un visant à la parer de tous les vices, l’autre de toutes les vertus ! Une chose reste certaine, il est indéniable que de par son caractère et sa destinée, elle a marqué ses contemporains, comme en attestent les divers témoignages, notamment celui de Jean, Bâtard d’Orléans, comte de Dunois (1402/3-1468).
Jean de Dunois
Chef de guerre, proche de Charles VII, ce grand seigneur a lui aussi eu une existence propre à enthousiasmer les romanciers d’aujourd’hui. Né vers 1403, des amours de Louis d’Orléans et Mariette d’Enghien, ce fils naturel avait été, selon l’usage, élevé dans la famille de son père. Toutefois, en raison des caprices de l’Histoire, ce jeune homme, alors âgé de 17 ans, s’était retrouvé le seul représentant libre de la famille d’Orléans. Beaucoup de circonstances malheureuses avaient effectivement frappé les tenants du duché. Son père, Louis d’Orléans, avait été assassiné par les sbires de Jean Sans Peur en 1407 [1], sa belle-mère, Valentine Visconti, en était morte de chagrin l’année suivante, tandis que deux de ses frères Charles d’Orléans et Jean d’Angoulême [2] avaient successivement été pris par les Anglais. Seul représentant mâle du duché, c’est tout naturellement qu’il avait pris le parti du Dauphin, dont il espérait l’aide pour libérer ses frères. Tout aussi naturellement, ce fut lui qui, en qualité de lieutenant du « roi de Bourges », et de représentant de son frère le duc Charles, tint la ville d’Orléans, dont le siège avait commencé en octobre 1428, jusqu’à sa totale libération par Jeanne, le 8 mai 1429. C’est donc à cette occasion qu’il rencontra la Pucelle et la suivit jusqu’au couronnement de Charles VII, à Reims. A ce titre il fit une déposition sur Jeanne d’Arc, lors du procès en réhabilitation de cette dernière en 1456.
Très détaillée, cette déposition est très instructive, quant à la relation que le Bâtard d’Orléans eût avec la Pucelle, tout en restant emblématique des mystères de l’épopée johannique. Toutefois, afin de mieux cerner les rapports entre Jeanne et le futur Dunois [3], trois autres sources sont nécessaires : la déposition que fit Jean d’Aulon en 1456 [4], les chroniques de Jean Chartier [5], historiographe de Charles VII, et le Journal du siège d’Orléans [6], tenu par un bourgeois de la cité. Au regard de ces textes, il apparait que la relation de Jean de Dunois avec Jeanne se soit construite en trois étapes, ou plutôt trois phases : celle de la curiosité, de la méfiance, puis du respect et de la conviction religieuse. La première se situe avant même l’arrivée de la Pucelle à Orléans, quand le chef des assiégés apprend son existence. Effectivement, c’est d’abord par ouï-dire que le Bâtard entend parler de Jeanne d’Arc. Ces rumeurs devenant de plus en plus persistantes, c’est sans doute pour galvaniser ses troupes ainsi que les habitants de la cité, qu’il prend des renseignements sur la Pucelle en envoyant des messagers à Charles VII, alors au château de Chinon [7]. Assurément, il semble bien que ce soit d’abord plus par souci politique que par conviction personnelle que le Bâtard accepte la présence de la Pucelle : d’une part elle est envoyée par son roi, d’autre part, elle se présente, et a été considérée par les théologiens de Poitiers, comme une envoyée de Dieu. A défaut de la croire, la recevoir c’est disposer d’un atout stratégique et c’est redonner l’espoir à la population assiégée depuis près de huit mois. Il est donc aisé de penser que c’est pour cette raison qu’il insista pour que Jeanne d’Arc se montre aux Orléanais en entrant officiellement dans la ville. [8]
L’entrée de Jeanne d’Arc à Orléans, peint par Scherrer en 1887
Outre l’impact que son arrivée eût sur le moral des habitants, cette entrée officielle était, si l’on peut se permettre l’expression, une entreprise de communication réussie. Effectivement, quand on sait que cette entrée fut plusieurs fois reprise et célébrée au XIXe siècle, notamment par le peintre Scherrer en 1887, il est indéniable de considérer que Dunois avait eu une riche idée. Suivant la même logique, la rencontre entre le futur Dunois et la Pucelle montre comment le lieutenant général du roi et ses capitaines avaient prévu de se servir de la demoiselle plus comme un élément apte à galvaniser les troupes que comme une de leurs semblables. Ainsi, ils ne la consultent pas lors de décisions importantes et ce dès son arrivée. En effet, en raison de la proximité des Anglais, les capitaines escortant la Pucelle, selon les directives du Bâtard d’Orléans, ne cessent de faire des détours à une Jeanne de plus en plus impatiente [9]. C’est pourquoi, comme le comte de Dunois nous le dit lui-même, lors de leur tout premier entretien [10], Jeanne d’Arc lui reprocha sa conduite à son égard. Toutefois, outre la mention de sa « mission », elle eût l’intelligence de lui parler du sort du duc d’Orléans [11]. Pour un homme qui combattait pour la préservation des terres de son frère captif, une telle évocation ne pouvait que le rallier à la cause de la Pucelle. Aussi, à en croire le comte de Dunois c’est à ce moment précis qu’il crût en Jeanne.
Pourtant, selon les écrits de Chartier, le Bâtard d’Orléans fait encore preuve de doute envers cette « envoyée du ciel ». En effet, la suite des événements prouve que les capitaines expérimentés continuent à se méfier de la jeune fille qu’ils ont pu prendre pour une exaltée. Ce qui est significatif de cela est, qu’à chaque fois, ils tentent d’éloigner la Pucelle du conseil. Il est vrai que la stratégie de Jeanne d’Arc, qui consistait à aller droit sur les Anglais afin de les attaquer de front, avait, outre son sexe, de quoi heurter la sensibilité d’hommes aguerris qui tenaient le siège depuis plusieurs mois. Dunois partage souvent les avis de ses capitaines contre Jeanne, toutefois, au crédit de son témoignage, il semble, d’après les autres sources, être un bon médiateur entre Jeanne et les différents chefs de guerre. De même, il reste au cours du siège l’un des interlocuteurs favoris de la Pucelle, qui, même au cœur du combat, continue à traiter avec lui de la marche à suivre. Enfin, outre la rapide levée du siège d’Orléans, le courage dont Jeanne fait preuve lui attire le respect de ses compagnons de même que celui de Dunois. En cela toutes les sources sont unanimes : après la victoire de Jeanne, le 8 mai 1429, le Bâtard et les autres grands capitaines soutiennent au conseil du roi le projet d’ouvrir la route de Reims. Ainsi ces différentes sources tendent à persuader que l’éclatant parcours de la Pucelle d’Orléans, sa foi et son charisme ne purent que convaincre ces hommes pieux qu’elle était une envoyée de Dieu. Toutefois l’histoire que ces textes racontent comporte de nombreuses failles. La déposition de Jean de Dunois en est un bon exemple.
Acteur de la politique royale, le Bâtard d’Orléans n’hésite pas non plus, dans son témoignage, à servir la légitimité de Charles VII, à savoir que ses droits au trône de France étaient bénis par Dieu. Compte tenu du contexte de 1456, celui d’un roi victorieux soucieux de lever tout soupçon d’hérésie à son sacre, il est certain que le procès de réhabilitation de la Pucelle fait montre d’une grande partialité. La déposition de Dunoisne fait pas exception. Comme nous en informent les notes du procès, il refuse de parler de certains articles sur lesquels les notes sont tout aussi muettes. En revanche, le vieux chef de guerre affirme plusieurs fois sa conviction de la sainteté de Jeanne, avec l’évocation de plusieurs miracles. Certains prêtent à sourire, tel celui où il avoua avoir perdu tout appétit charnel au contact de Jeanne d’Arc. Il est vrai que le « Beau Dunois », comme on l’appela plus tard, était très porté sur le beau sexe, et qu’il a pu considérer cette période de sa vie comme incroyable, mais de là à y voir un miracle… Plus sérieusement, il est probable qu’il s’agissait ici de répondre aux accusations qui avaient été faites contre une jeune fille partageant la vie quotidienne d’hommes de guerre [12]. En effet, afin d’être une envoyée de Dieu venue au secours du roi légitime, Jeanne se devait d’être pure de toutes souillures tant physiques [13] que morales.
De plus, outre les considérations sur le caractère de la Pucelle, le Bâtard d’Orléans donne d’autres arguments qui montrent bien la construction d’une propagande en faveur de Charles VII. Le premier concerne les saints qui apparaissent à la jeune fille. En effet dans sa réponse au Bâtard d’Orléans, Jeanne n’évoque que des saints ayant régné sur la France, à savoir Charlemagne [14] et saint Louis. Que ces derniers prient pour la victoire du roi Charles, est effectivement équivoque et apte à favoriser le monarque. Enfin, à tout cela s’ajoute un énigmatique billet, remis au comte de Suffolk, après sa capture à Jargeau, en 1429, où, d’après le Bâtard d’Orléans, il est dit ceci :
« […] on envoya à ce comte un petit papier contenant quatre vers : ils faisaient mention d’une Pucelle devant venir du Bois-Chenu, chevauchant sur le dos des archers et contre eux. […] » [15].
Si l’expression d’archers désigne les Anglais qui devaient leur supériorité à leurs gens de trait, cette prophétie pose question. Selon Quicherat [16], Dunois semble en effet avoir considérablement paraphrasé le texte d’une des prophéties de Merlin :
« Il descendrait une vierge sur le dos du sagittaire, et elle éclipserait les fleurs virginales. » [17]
En fin lettré, Jean de Dunois ne pouvait que connaître Les prophéties de Merlin. Ce livre, parmi les nombreux ouvrages ayant pullulé sur le cycle arthurien, à partir du XIIème siècle, contenait des prophéties prêtées au magicien, intercalées d’épisodes relatant les faits et gestes de Merlin, et diverses aventures chevaleresques dans lesquelles l’enchanteur n’apparaissait pas. A l’instar des autres romans consacrés au roi Arthur, cette œuvre connut un grand succès, beaucoup se prêtant au jeu d’élucider certaines prédictions par rapport à des événements de leur temps. Le Bâtard d’Orléans ne fait donc ici pas exception, et cherche par cet extrait de son témoignage à accroître le caractère divin de l’épopée Johannique, mais aussi déterminé de la victoire de Charles VII. En utilisant le personnage de la légende arthurienne, il contribue à l’élaboration du mythe de Jeanne d’Arc.
De fait, la déposition de Jean de Dunois est emblématique du mystère de la Pucelle. Derrière l’histoire d’une jeune fille, sauvant tout un royaume par sa foi, se cachent des considérations en lien avec la politique du temps ; celle d’un roi désirant prouver qu’il avait recouvré son pays par la grâce de Dieu.
Le miracle de Bayonne représenté dans « Les Vigiles de Charles VII »
Le Bâtard d’Orléans, tout en ayant fait preuve de piété dans son existence, participe à cette volonté. C’est encore lui qui, ayant achevé la reconquête de la Guyenne en 1451, rapporte au roi et au monde chrétien un miracle survenu à Bayonne. Dernier bastion de l’Aquitaine anglaise, ce serait après sa prise par Dunois, qu’une grande croix blanche serait apparue dans les cieux durant une demi-heure, avant de se changer en fleur de lys. Une telle apparition ne pouvait que montrer que, depuis Jeanne d’Arc, Dieu était résolument du côté des français. Une telle imbrication de la religion et de l’Histoire ne pouvait que laisser place à une légende toujours vivace.
Traduction du manuscrit
A partir de la déposition de Dunois A.N, copie en latin du XVIIe siècle aux archives nationales, U821 f°199 à 210 v. dans le manuscrit, bonne copie, conforme à l’édition de Quicherat du manuscrit du fond latin n°14665 à la BNF.
« III. Enquête sur le fait d’Orléans.
Enregistrement et déposition des témoins.
Déposition du comte de Dunois.
Et premièrement, en l’an du Seigneur 1455, le 22 février, de la part desdits Isabelle, Pierre et Jean d’Arc, le seigneur Jean, comte de Dunois, fut produit, reçu, juré et examiné, en notre présence, afin d’enregistrer sa déposition complète. En présence de maître Guillaume Bouillé, doyen de Noyon, et de Jean Patin, sous-inquisiteur des vices hérétiques, de l’ordre des Frères Prêcheurs, professeur de théologie, il déposa, tant sur les articles que sur les interrogatoires, suivant le mode qui suit
Sur les quatrième et huitième articles, et sur le septième de l’interrogatoire du promoteur au sujet de son arrivée auprès du roi, de sa conduite avec les hommes d’armes et de ses talents militaires, de même au sujet de sa dévotion, de sa charité, et de ses autres vertus_ les autres articles étant omis à la demande du promoteur_ le très illustre seigneur Jean, comte de Dunois, et de Longueville, lieutenant général de notre seigneur le roi pour le fait de guerres, âgé d’environ cinquante et un ans.
Interrogé s’il croit que Jeanne était vraiment une envoyée de Dieu plus que le fruit d’intérêts humains pour combattre au sein de l’armée, répond croire que Jeanne était une envoyée de Dieu, et qu’elle avait agi en temps de guerre plus inspiré par le pouvoir divin que par l’esprit de l’homme.
Interrogé sur la raison qui l’amène à penser cela, il dit que c’était à cause de plusieurs conjectures, qui suivent. Et premièrement, il assure que, alors qu’il était dans la cité d’Orléans, à ce moment-là assiégée par les Anglais, vinrent des rumeurs ou une nouvelle qui racontaient que passait par la ville de Gien cette jeune fille, vulgairement appelée la Pucelle, et assuraient qu’elle accéderait au noble Dauphin, pour lever le siège d’Orléans, et conduire le Dauphin à Reims afin de le sacrer. Et parce que le seigneur déposant avait la garde de ladite cité, et qu’il était lieutenant général du roi en fait de guerres, il envoya au roi, pour plus d’informations sur cette Pucelle, le seigneur de Villars, le sénéchal de Beaucaire et Jamet du Thillay, qui par la suite fut bailli de Vermandois. Ceux-ci s’en retournant de chez le roi, rapportèrent au seigneur déposant, et dirent publiquement en présence de tout le peuple d’Orléans, beaucoup désirant savoir la vérité à propos de l’arrivée de cette Pucelle, qu’eux-mêmes avaient vu la Pucelle auprès du roi quand elle l’aborda, dans la ville de Chinon. Il disait aussi que le roi lui-même, de prime abord, ne voulait pas la recevoir, bien au contraire ladite Pucelle dut attendre deux jours avant qu’il lui soit permis d’accéder à la présence du roi, bien qu’elle déclara avec persévérance qu’elle venait pour lever le siège d’Orléans, et conduire ledit noble Dauphin à Reims, afin qu’il soit sacré, tout en requérant instamment des soldats, des chevaux et des armes. Mais il se passa trois semaines ou un mois, temps pendant lequel le roi ordonna que ladite Pucelle soit examinée par des clercs, des prélats et des docteurs en théologie sur ses dires et ses faits, afin de savoir si il était sûr de pouvoir la recevoir, le roi lui-même fit préparer une importante troupe armée afin d’amener des vivres auprès de ladite cité d’Orléans. Mais à l’écoute de l’opinion desdits prélats et docteurs, à savoir qu’il y avait rien de mauvais en ladite Pucelle, il l’envoya auprès du seigneur archevêque de Reims, alors chancelier de France, et du seigneur de Gaucourt, maintenant grand maître de l’Hôtel du Roi, à la ville de Blois, dans laquelle vinrent les seigneurs de Rais et de Boussac, maréchaux de France, avec lesquelles étaient le seigneur de Culant, amiral de France, La Hire et le seigneur Ambroise de Loré, qui par la suite fut fait prévôt de Paris, qui tous ensemble, avec des armes conduisirent les vivres et Jeanne la Pucelle, et vinrent à partir de la Sologne, en armée ordonnée, jusqu’à la rive droite de la Loire, en face de l’église qui est appelé Saint-Loup, dans laquelle étaient des Anglais nombreux et courageux. Aussi parut-il audit seigneur déposant et aux autres capitaines que les troupes royales, c’est-à-dire ces hommes d’armes accompagnant le ravitaillement, n’étaient pas suffisantes pour faire face et conduire les vivres jusque dans la cité; et surtout il leur parut que les nefs ou bateaux, nécessaires pour aller chercher le ravitaillement, et difficiles à obtenir, devraient remonter le courant de l’eau avec un vent tout à fait contraire. Alors Jeanne s’adressa au seigneur déposant en ces termes : « Êtes-vous le bâtard d’Orléans? » Il répondit : « Oui, je le suis, et je me réjouis de votre arrivée ». Elle reprit : « Est-ce vous qui avez donné le conseil de me faire venir ici, de ce côté de la rivière, et de ne pas aller directement où se trouvent Talbot et les Anglais? »
Il répondit que lui, et d’autres plus sages encore, avaient donné ce conseil, croyant agir au mieux et plus sûrement. Jeanne reprit alors en ces termes : « En nom Dieu, les conseils de Dieu, mon Seigneur, sont plus sûrs et plus sages que les vôtres. Vous avez cru m’abuser, et vous vous êtes bien plus abusés vous-mêmes, car je vous apporte le meilleur secours qui n’aura jamais été donné à un combattant ou à une cité, c’est le secours du Roi des cieux. Il ne vient pas cependant pour l’amour de moi : il vient de ce Dieu qui, à la requête de saint Louis et de saint Charlemagne, eut pitié de la ville d’Orléans, et ne souffrit pas que les ennemis eussent et le corps du seigneur d’Orléans et sa ville. » Dit en outre ledit déposant qu’aussitôt, comme à l’instant, le vent qui était contraire, et très opposé à la montée des bateaux chargés de ravitaillement pour Orléans, changea et devint favorable; aussi les voiles furent immédiatement tendues; ledit déposant monta sur les bateaux, accompagné de frère Nicolas de Géresme, maintenant grand prieur de France, et ils passèrent au-delà de l’église Saint-Loup en dépit des Anglais.
Dès lors le déposant eut grand confiance en Jeanne plus qu’auparavant; il la supplia de bien vouloir traverser le fleuve de Loire et entrer dans la ville d’Orléans, où elle était fort réclamée. Elle fit là-dessus des difficultés déclarant ne pas vouloir abandonner sa troupe, des hommes d’armes bien confessés, pénitents et de bonne volonté; aussi refusait-elle de venir. Le déposant alla auprès des autres capitaines qui avaient la charge de mener ces hommes d’armes; il les supplia et requit, pour les besoins du roi, d’accepter que Jeanne entrât dans la cité d’Orléans, et quand à eux d’aller à Blois, avec leurs troupes, où ils traverseraient la Loire pour se rendre à Orléans; il n’y avait en effet aucun passage plus proche. Les capitaines acquiescèrent à cette requête et consentirent à traverser à Blois. Alors Jeanne partit avec le sire déposant, ayant en main son étendard qui était blanc, avec l’image de Notre Seigneur tenant une fleur de lys; avec elle La Hire traversa aussi le fleuve Loire, et ils entrèrent ensemble en la ville d’Orléans.
De toute cette relation il paraît audit sire déposant que Jeanne, dans sa conduite de la guerre, était plus menée par Dieu que par un esprit humain, attendu le changement de vent arrivé subitement après ses paroles donnant l’espoir d’un secours, attendu l’entrée du ravitaillement malgré les Anglais, beaucoup plus forts que l’armée royale, compte tenu en outre que cette jeune fille affirmait avoir eu la vision de saint Louis et de Charlemagne priant Dieu pour le salut du roi et de cette cité.
De même par autre conjecture il croit qu’elle agissait inspirée par Dieu. En effet, lorsque ledit sire déposant voulut aller chercher les hommes d’armes pour traverser à Blois et porter secours à ceux de la cité, Jeanne ne voulut plus attendre et donner au déposant son accord pour le départ; elle voulait au contraire soit faire sommation aux Anglais assiégeant la cité pour la levée du siège, soit donner l’assaut. Ce qu’elle fit. Elle somma les Anglais, par une lettre rédigée en sa langue maternelle, en des termes très simples, dont la substance était qu’ils eussent à lever le siège et à partir pour le royaume d’Angleterre; sinon elle leur ferait si grand assaut qu’ils seraient forcés de partir.
Cette lettre fut envoyée au sire de Talbot; et alors qu’auparavant, au dire du déposant, des Anglais au nombre de deux cents faisaient fuir huit cents ou mille hommes de l’armée royale, à partir de ce moment quatre ou cinq cents hommes du roi, livrant combat à presque toutes les forces anglaises, pressaient les Anglais du siège au point que ceux-ci n’osaient pas sortir de leurs abris et bastilles.
De même par autre conjecture croit qu’elle agissait de par Dieu : en effet, le sept mai, de bon matin, au début de l’assaut contre les ennemis établis sur le boulevard du pont, Jeanne fut blessée d’une flèche; celle-ci pénétra dans les chairs entre le cou et l’épaule d’un demi-pied. Néanmoins, malgré cela, elle n’abandonna pas la bastille, ni ne prit de remède pour la blessure.
L’assaut cependant dura depuis matines jusqu’à la huitième heure du soir, si bien qu’on n’espérait plus une victoire ce jour là; aussi ledit sire déposant en avait assez et voulait que l’armée remonta vers la ville.
Alors la Pucelle s’approcha, lui demandant d’attendre encore un peu; elle-même montant à cheval, se retira vers une vigne, assez loin des troupes; elle se tint en prière dans cette vigne pendant un demi quart d’heure. Puis elle revint, prit aussitôt en main son étendard, le plaça sur le bord du fossé; à l’instant où elle fut là, les Anglais tremblèrent et prirent peur; les soldats du roi reprirent courage et commencèrent à monter, livrant assaut au boulevard, sans rencontrer aucune résistance. Le boulevard fut alors pris, et les Anglais qui s’y trouvaient mis en fuite et tous moururent. Ledit sire déposant dit entre autres que Classidas et les principaux autres capitaines anglais de cette bastille, croyant faire retraite dans la tour du pont d’Orléans, tombèrent dans le fleuve et se noyèrent. Or, ce Classidas avait été celui qui parlait de la Pucelle le plus injurieusement, avec le plus de mépris et d’ignominie. Une fois la bastille prise, le déposant et la Pucelle retournèrent avec les autres Français dans la cité d’Orléans, où ils furent reçus avec grande joie et reconnaissance; et Jeanne fut conduite à son logement pour que sa blessure reçu des soins. Une fois les soins donnés par un chirurgien, elle se restaura en prenant quatre ou cinq rôties dans du vin, coupé de beaucoup d’eau, et elle ne prit aucune autre nourriture ou boisson de tout le jour. Le lendemain, de bon matin, les Anglais sortirent de leurs tentes et se rangèrent en bataille pour le combat. A cette vue, la Pucelle se leva de son lit et mit seulement un habit appelé en français jasseran (cotte de mailles légère); elle décida cependant que personne n’attaquerait les Anglais, ni ne leur réclamerait rien, mais qu’on les laisserait partir. Et ils partirent en fait, sans que personne alors ne les poursuivît. Dès ce moment la ville fut délivrée de ses ennemis.
De même dit le sire déposant qu’après le siège de la ville d’Orléans la Pucelle, accompagnée du déposant et autres capitaines, se rendit auprès du roi au château de Loches, pour lui demander d’envoyer des gens de guerre reprendre les châteaux et villes situés sur la Loire, à savoir Meung, Beaugency et Jargeau; ce qui permettrait de poursuivre plus librement et plus sûrement au-delà jusqu’à Reims, pour le sacre. Elle pressait le roi à ce sujet avec beaucoup d’insistance et fréquemment pour qu’il se hâtât, qu’il n’attendît pas davantage. Alors le roi fit toute la diligence possible, envoya le duc d’Alençon, ledit seigneur déposant et les autres capitaines avec Jeanne afin de reprendre villes et châteaux; de fait on les remit dans l’obéissance royale en peu de jours, grâce à la Pucelle, comme le croit le seigneur déposant, interrogé sur cela et entendu.
De même déclare ledit seigneur, sur ce interrogé, qu’après la levée du siège d’Orléans les Anglais rassemblèrent une grande armée pour défendre les localités et châteaux susdits, qu’ils tenaient. Le château et le pont de Beaugency étant assiégée (par les troupes de Charles VII), l’armée anglaise se dirigea vers le château de Meung-sur-Loire, encore dans l’obéissance des Anglais; mais elle ne put secourir les assiégés du château de Beaugency. Lorsque les Anglais apprirent que le château avait été pris et placé dans l’obéissance du roi (Charles VII), ils se réunirent en une seule armée, si bien que les Français crurent qu’ils allaient fixer un jour pour la bataille. Aussi les Français ordonnèrent leur armée et se rangèrent en bataille, en attendant les Anglais. Alors le sire duc d’Alençon, en présence du seigneur connétable, du sire déposant et de plusieurs autres, demanda à Jeanne ce qu’il devait faire. Elle lui répondit à haute voix : « Avez-vous de bons éperons? » A ces mots les assistants demandèrent à Jeanne : « Que dites-vous? Devrions-nous tourner les talons? » Alors Jeanne répondit : « Non! Ce seront les Anglais qui ne se défendront pas et seront vaincus et il vous faudra des éperons pour leur courir sus ». Il en fut ainsi : les Anglais s’enfuirent et, tant morts que prisonniers, il y en eut plus de quatre mille.
De même déclare ledit seigneur bien se rappeler, en vérité, que, le roi se trouvant au château de Loches, le déposant et la Pucelle allèrent le voir après la levée du siège d’Orléans; le roi était dans sa chambre, en français, de retrait, avec le sire Christophe d’Harcourt, évêque de Castres, confesseur du roi et le sire de Trêves, autrefois chancelier de France; avant de pénétrer dans cette chambre, elle frappa à la porte; et, aussitôt elle se mit à genoux, tint embrassées les jambes du roi en disant ces mots ou d’autres semblables : « Noble dauphin, ne tenez plus davantage de délibérations, et si longues; venez au plus tôt à Reims pour prendre une digne couronne ». Alors le susdit Christophe d’Harcourt, s’adressant à elle, lui demanda si elle tenait cela de son conseil; et Jeanne répondit oui, elle avait été fort poussée à cela. Ledit Christophe s’adressa de nouveau à Jeanne : « Ne voulez-vous pas dire ici, en présence du roi, de quelle façon se manifeste votre conseil, quand il vous parle? » Elle lui répondit en rougissant : « Je sais ce que vous voulez savoir, et je vous le dirai volontiers ». Le roi lui dit alors : « Jeanne, vous plairait-il bien de faire une déclaration sur ce qu’il demande, ici, en présence des assistants? » Elle répondit au roi oui, et s’exprima en ces termes, ou d’autres semblables : quand elle était mal contente de quelque manière, parce qu’on ne la croyait pas en ce qu’elle disait de la part de Dieu, elle se tirait à part et priait Dieu, se plaignant à lui de ce que ses interlocuteurs ne la croyaient pas facilement; et une fois sa prière à Dieu faite, elle entendait alors une voix lui dire : « Fille Dé, va, va, va, je serai à ton aide, va »; et quand elle entendait cette voix, elle se réjouissait fort, et désirait en outre rester toujours dans le même état; et, ce qui est encore plus fort, en répétant les paroles de ses voix elle avait des élans de joie admirables, en levant les yeux vers le ciel.
De même le déposant, interrogé, déclare se rappeler qu’après lesdites victoires les princes du sang royal et les capitaines voulaient que le roi allât en Normandie et non à Reims; mais la Pucelle fut toujours d’avis qu’il fallait aller à Reims pour faire sacrer le roi; et elle en donnait la raison, disant que, une fois le roi couronné et sacré, la puissance de ces ennemis irait toujours en diminuant, et que ceux-ci à la fin ne pourraient plus nuire ni au roi, ni au royaume. Tous se rallièrent à cet avis. Le premier endroit où le roi s’arrêta et prit position avec son armée fut devant la cité de Troyes. Là il tint conseil avec les princes du sang et les autres capitaines pour aviser si on s’arrêterait devant ladite cité, pour l’assiéger et la prendre ou s’il était préférable de passer au-delà, en allant droit, à Reims, et en abandonnant la cité de Troyes. Le conseil du roi se partagea en divers avis, hésitant sur ce qui serait le plus utile. La Pucelle vint, entra au conseil, et dit ces paroles ou d’autres semblables : « Noble Dauphin, ordonnez à vos troupes d’assiéger la ville de Troyes, sans poursuivre de plus longues délibérations, car, en nom Dieu, avant trois jours je vous ferai entrer dans cette cité, par amour ou par puissance et force; et la Bourgogne, pleine de fausseté, sera très stupéfaite ». Alors la Pucelle avança aussitôt avec l’armée royale, fixa les tentes au long des fossés, et prit telles admirables précautions que n’auraient pas prises deux ou trois chefs de guerre plus exercés et plus fameux. Elle travailla tant cette nuit-là que le lendemain l’évêque et les citoyens de la cité, effrayés et tremblants, se placèrent dans l’obéissance royale. Comme on le sut plus tard, à partir du moment où Jeanne donna son avis au roi de ne pas abandonner la cité, ces citoyens perdirent courage et ne cherchèrent qu’à fuir et se réfugier dans les églises. Une fois cette cité rentrée dans l’obéissance au roi, celui-ci partit pour Reims, où il trouva une entière soumission et où il fut sacré et couronné.
De même le déposant, interrogé sur la vie et les mœurs de la Pucelle, déclare qu’elle avait l’habitude, tous les jours, à l’heure des vêpres ou crépuscule, de se retirer dans une église et d’y faire sonner les cloches pendant une demi-heure; elle rassemblait les religieux mendiants qui suivaient l’armée royale, se mettait alors en prière et faisait chanter par ces frères mendiants une antienne à la Sainte Vierge, mère de Dieu.
Dit en outre ledit déposant, interrogé sur la vie, les vertus ou la conduite de Jeanne au milieu des hommes d’armes, déclare et atteste qu’elle dépassait en tempérance toute autre personne vivante; et il entendit souvent les propos du sire Jean d’Aulon, chevalier, maintenant sénéchal de Beaucaire, placé et désigné par le roi pour accompagner la Pucelle et la protéger, parce qu’il était sage chevalier et d’une honnêteté exemplaire. Ce chevalier disait ne pas croire qu’il existât femme plus chaste qu’elle. Affirme en outre ledit déposant que lui et d’autres de même, se trouvant en la compagnie de cette Pucelle, n’avaient aucune intention ni désir d’avoir commerce avec une femme ou d’en fréquenter une; ce qui paraît au déposant comme chose venant de Dieu. Dit enfin que quinze jours après qu’il eût fait prisonnier le comte de Suffolk, lors de la reddition de Jargeau, on envoya à ce comte un petit papier contenant quatre vers : ils faisaient mention d’une Pucelle devant venir du Bois-Chenu, chevauchant sur le dos des archers et contre eux.
Pour terminer, dit entre autres ledit déposant, sur ce interrogé, que Jeanne, afin de stimuler les soldats, plaisantait sur des faits d’armes, ou beaucoup de choses touchant à la guerre, qui peut-être n’avaient pas été exécutés; cependant quand elle parlait sérieusement de la guerre, de ses propres actions et de sa vocation, jamais elle n’affirmait autre chose que ceci : elle avait été envoyée pour faire lever le siège d’Orléans, pour secourir le peuple opprimé de cette ville et des lieux avoisinants, et pour conduire le roi à Reims fin qu’il fut sacré. »
[1]Ce meurtre déclencha la guerre civile des Armagnacs et des Bourguignons (1408-1435).
[2]Jean d’Angoulême était l’otage des Anglais depuis 1412, tandis que Charles d’Orléans avait été capturé à Azincourt en 1415.
[3] Il n’obtint ce titre qu’en 1439.
[4] Pour les dépositions de Dunois et d’Aulon, deux sources ont été nécessaires, l’édition de Jules Quicherat, Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d’Arc dite la Pucelle, Paris, 1841-1849 ; et une copie tardive du XVIIème siècle, A.N, U821, f°199-210v, f°398-404.
[5] CHARTIER, Jean, Chroniques de Charles VII, édité par A. Vallet de Viriville, 3 vol., Paris, 1858, chapitre 37
[6] CHARPENTIER, Paul, CUISSARD, Charles, Journal du siège d’Orléans (1428-1429) augmenté de plusieurs documents notamment des comptes de ville (1429-1431), Orléans, 1896
[7] Ainsi qu’il nous le dit lui-même dans sa déposition.
[8] Id.
[9] Selon la déposition de Jean d’Aulon.
[10] Déposition de Dunois
[11] Charles d’Orléans était, comme nous l’avons vu, captif des Anglais depuis Azincourt. L’attaque d’Orléans avait d’autant plus fait grand bruit que, selon les lois de la chevalerie, il était interdit d’attaquer la terre d’un seigneur prisonnier.
[12] Jusque-là et même plus tard, seules les femmes de mauvaise vie étaient admises aux alentours des camps militaires.
[13] Il est certain qu’elle était vierge, les examens de Poitiers et de Rouen l’attestant.
[14] Bien que non canonisé, Charlemagne était populairement considéré comme un saint.
[15] Traduction française de cet extrait de la déposition de Jean de Dunois.
[16] Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d’Arc dite la Pucelle, éd. Jules Quicherat, Paris, 1841-1849, vol.3, p.15.
[17] La paraphrase est encore plus claire dans le texte latin. En effet, Merlin aurait écrit ceci : « Descendet virgo dorsum sagitarri et flores virgineos obscultabit », tandis que Dunois nous dit cela : « […]una Puella ventura est du Bois-Chanu, et equitaret super dorsum arcitementium et contra ipsos.[…] ».







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